De par sa thématique universelle et sa dimension introspective, L'œuf aurait pu être une oeuvre bouleversante, et cela en dépit de la lenteur extrême du montage. Malheureusement, et en dépit de qualités visuelles indéniables, à commencer par un sens aigusé de la composition de l'image, la léthargie ambiante finit inéluctablement par contaminer le spectateur, lassé d'assister à des plans de deux minutes où il ne se passe rien, où le visage des comédiens ne change pas d'un iota. Par maladresse ou peut-être par excès de prétention de la part de l'auteur, l'émotion est pour ainsi dire tuée dans l'œuf.
Synopsis :
A la mort de sa mère, le poète Yusuf retourne
dans son village natal. Dans la vieille maison mal entretenue, l'attend Ayla,
une jeune fille qui vivait avec sa mère depuis cinq ans et qu'il ne connaît
pas. Ayla demande à Yusuf d'accomplir un rite sacrificiel que sa mère n'a pas
eu le temps de faire avant de mourir. Yusuf tente d'y échapper mais, gagné par
la culpabilité, il finit par accepter et part avec Ayla en quête d'un bélier à
sacrifier.

On aurait aimé s'extasier devant le retour aux sources de
cet homme endeuillé par la récente mort de sa mère. On aurait aimé ressentir à
quel point il l'a aimée, percevoir sa culpabilité de ne pas avoir été présent à
ses côtés pendant ses derniers instants. On aurait aimé sentir planer la
présence de cette mère, s'imprégner de l'atmosphère du village natal de Yusuf
(Nejat Isler), deviner cette connexion intime qui relie les êtres avec la terre sur laquelle ils ont grandi. Malheureusement, rien de tout cela n'aboutit dans L'œuf que l'on pourrait résumer à une
succession de rendez-vous manqués. Sur le papier, pourtant, ce troisième long
métrage de Semih Kaplanoglu promettait monts et merveilles, avec sa thématique
universelle et son caractère introspectif. D'autant plus que sur le plan artistique,
le film tient la dragée haute. On remarque ainsi dès les premières minutes de
bobine à quel point il tient à cœur au cinéaste de composer chaque plan, de
soigner chaque mouvement de caméra. Le travail réalisé sur la photographie et
sur les décors s'avère à ce titre remarquable, les tons de couleur ocre se
voyant constamment équilibrés par une touche de bleu plus ou moins marquée, ce
qui confère à l'œuvre une identité visuelle et une dimension picturale séduisantes.

La lenteur extrême d'un film ne constitue pas un défaut en
soi et peut même, dans certains cas, participer à installer une véritable
atmosphère - en témoigne le cinéma d'un Apichatpong Weerasethakul (Syndromes
and a Century). Encore faut-il que cette lenteur ne confine pas à l'absence
totale de gestion du rythme et que les images aient quelque chose à raconter, à
défaut d'être accompagnées de dialogues. Dans L'œuf, on assiste à des plans avoisinant parfois les deux
minutes sans qu'il ne se passe rien à l'écran, sans que les visages des
comédiens ne laissent apparaître le moindre changement d'expression. Maladresse
ou parti pris artistique pompeux ? Une chose est sûre, la léthargie
ambiante s'avère bien vite contagieuse pour le spectateur. Avec le peu que les
scénaristes lui ont donné, le comédien Nejat Isler fait de son mieux et parvient
bien à transmettre quelques émotions par-ci par-là (la scène de
l'évanouissement, la scène du chien), le cheminement intérieur de Yusuf se
révélant en fin de compte très crédible. En revanche, les rencontres de l'homme
ne sont guère enthousiasmantes, à commencer par Ayla (Saadet Isil Aksoy), aussi
expressive que les fourneaux devant lesquels elle passe le plus clair de son temps.
On ne doutera pas de la sincérité de l'entreprise, mais le
film reste bien trop embourbé dans un immobilisme frisant la froideur pour
convaincre. Au final, L'œuf aurait peut-être pu faire un beau court métrage. On attendra bien sûr les deux
opus suivants de la « Trilogie de Yusuf », Lait et Miel,
pour se prononcer définitivement sur l'ensemble du projet.
Films
Film / L'Oeufréalisé par Semih Kaplanoglu
année de production : 2007 sortie en salles : 23 Avril 2008 durée : 1h37
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