Après la déception Perhaps Love, qui affichait cependant déjà une volonté louable d'innover, Peter Chan frappe très fort avec The Warlords, son film le plus réussi depuis longtemps. Non, il ne s'agit pas seulement d'une énième fresque épique en costumes, c'est bien plus que cela. Délaissant les décors clinquants et le discours propagandiste si chers au cinéma populaire chinois actuel, The Warlords s'impose comme un film de guerre, un vrai, une œuvre d'une violence et d'une noirceur inouïes aux accents shakespeariens, habitée par des personnages aux prises avec des dilemmes insolubles. Trouvant ici l'un de ses meilleurs rôles, Jet Li envahit littéralement l'écran de sa présence, face à un Andy Lau et un Takeshi Kaneshiro d'une remarquable intensité. Si l'on ajoute à cela une scène de bataille dantesque qui risque bien d'entrer dans l'Histoire, The Warlords est tout simplement la meilleure chose qui soit arrivé au cinéma chinois depuis longtemps.
Synopsis :
Un militaire, un homme d'honneur, un idéaliste. Trois hommes que le
hasard réunit se jurent fidélité et allégeance. Désormais, ils seront
frères de sang, à la tête d'une armée de bandits dont ils feront leurs
soldats. Ensemble, ces seigneurs de la guerre combattront pour obtenir
le pouvoir.
Une fois la victoire accomplie, le plus dur les attend : honorer le serment qui les unit.
Aujourd'hui, l'industrie chinoise
du film prospère grâce à la récente montée en force d'un cinéma de
divertissement luxueux, à grand renfort de batailles ambitieuses et d'intrigues
de cour (Hero, La Cité Interdite, Le Banquet...). Si l'on
peut prendre à des degrés divers un plaisir certain devant ces productions
flamboyantes, force est d'admettre que le risque de voir ce cinéma tourner en
rond se fait de plus en plus inquiétant, tant sur le plan visuel que thématique.
Que l'on se rassure : certains ont parfaitement compris cela et
entreprennent déjà de renouveler le genre. Et c'est finalement d'un cinéaste
hongkongais que vient cette impulsion. Après la déception Perhaps Love, Peter Chan nous revient en pleine forme avec The Warlords. Encore une
grosse production épique chinoise, dira-t-on. Soit. Mais il serait franchement
dommage de s'en tenir à ces préjugés. Car s'il profite effectivement des moyens
conséquents mis à sa disposition grâce à une conjoncture favorable - le budget
s'élève environ à 40 millions de dollars -, Peter Chan prend le genre de la
fresque guerrière à revers en évacuant les décors clinquants, les chorégraphies
ordonnées et le discours presque propagandiste chers aux cinéastes chinois de
la cinquième génération, au profit d'une esthétique crade et d'un vrai questionnement
sur la condition de soldat. Plus humble qu'un Hero, The Warlords s'impose
comme un véritable film de guerre, une œuvre d'une noirceur absolue portée par
des personnages écartelés entre leurs idéaux et les réalités auxquelles ils
font face. Peter Chan délivre ici son meilleur film, en plus de surpasser, et
de loin, ses confrères de l'Empire du Milieu qui se sont frottés au genre.

Bien plus qu'un simple remake du
célèbre Blood Brothers de Chang
Cheh, The Warlords s'appuie certes sur
le même récit historique - à savoir l'ascension fulgurante d'un général puis
son assassinat par un bandit -, mais l'aborde sous un angle neuf. Selon les
informations officielles retenues à l'époque, le bandit se serait associé à des
pirates avant de commettre son acte. Cependant, des rumeurs persistantes
semblent étayer une toute autre version : le meurtrier aurait servi dans
l'armée impériale auprès de sa victime et d'un troisième homme dont l'identité
reste inconnue. De là à ce qu'il s'agisse d'une sombre affaire de vengeance
personnelle, il n'y a pas loin. Cette version qui n'a jamais été confirmée avait
déjà bien fait travailler l'imagination de Chang Cheh et constitue aussi le
fondement du scénario de The Warlords. Un récit dont la tonalité héroïque
laisse rapidement place à la longue et pénible descente aux enfers de trois
hommes qui, suite à une victoire, se lient par un pacte de sang. Lorsque la
guerre fait son œuvre, qu'advient-il de la fameuse fraternité guerrière si
souvent présentée comme indestructible ? Rarement un film n'aura aussi bien
porté son titre. En effet, si The Warlords n'est pas avare de scènes
d'action remarquables, c'est avant tout des Seigneurs de la Guerre eux-mêmes et
de leurs tourments dont il s'agit dans cette histoire.

Non seulement Peter Chan malmène
sans ménagement et en évitant tout manichéisme la fraternité si précieuse aux
films d'arts martiaux traditionnels, mais il en profite pour fustiger au
passage les représentants du pouvoir en place. En cela, nous sommes bien loin
de la vision du leader charismatique façon Hero, un leader certes cruel
mais dont les excès s'avéraient en fin de compte nécessaires à l'accomplissement
d'un intérêt plus noble - le fameux « tian xia » (tous sous un
même ciel). Au contraire, dans The Warlords, les hommes de pouvoir décident du sort
collectif avec légèreté et sans quitter leur table de mahjong, tandis que
l'impératrice ne daignera même pas dévoiler son visage à la caméra. Difficile
de dire s'il faut y voir une critique déguisée du fonctionnement de la société
chinoise actuelle mais l'idée n'a rien de farfelu.
Par ailleurs, la vision
de la guerre n'est pas vraiment conforme à la description tant fantasmée à
travers les récits héroïques. Agés de quinze à quarante ans, les soldats
apparaissent le visage encrassé, les yeux gonflés, se défoulant sur les plus
faibles en cas de victoire, crevant la faim entre deux batailles, au point de
songer à se bouffer entre eux. Si les codes d'honneur existent bel et bien, ils
ne s'imposent pas à toute une armée en un claquement de doigt et peuvent poser
quelques cas de conscience, comme en témoigne le conflit faisant suite aux abus
de deux jeunes soldats sur les habitantes de Suzhou, ou encore ce terrible
moment où le général doit décider du sort de quatre mille prisonniers
impossibles à nourrir. Avec The Warlords, le spectateur se retrouve plus
d'une fois tiraillé douloureusement entre deux pôles sans qu'aucun jugement ne
soit porté sur les principaux acteurs du drame. C'est de là que provient toute
la force et l'intelligence du film.

Jusqu'à présent, le développement
des personnages n'était pas vraiment le fort de Peter Chan (à l'exception du
délicieux He's a Woman, She's a Man). Pourtant, l'une des surprises
majeures de The Warlords est que le cinéaste réussit pleinement là où il
échouait dans un Perhaps Love : convaincre avec trois protagonistes
principaux (voire quatre, si l'on inclut la compagne de Er-Hu) à la fois
touchants et profondément humains. Car s'il fallait relever un point commun
entre les deux métrages, ce serait l'attachement manifeste du réalisateur pour
les personnages ambigus, sa fascination pour la facette peu reluisante des
êtres. Lorsque les protagonistes se laissent aller à leurs états d'âmes, Chan
prend le temps de filmer la détresse et les conflits qui se lisent sur leurs
visages, jouant sur des procédés de montage bien sentis ou sur des
clairs-obscurs élégants. A ce titre, le cinéaste est épaulé par le directeur de
la photographie Arthur Wong, dont le travail confère au film une véritable
identité visuelle. Il n'était pas gagné que les trois figures phares du cinéma
de Hong Kong que sont Jet Li, Andy Lau et Takeshi Kaneshiro parviennent à faire
oublier leur aura de star dans une œuvre aussi ambitieuse, et c'est pourtant
exactement ce qui se produit. Si ses deux partenaires déploient des trésors
d'intensité, à commencer par Andy Lau qui incarne un personnage broyé par
l'existence, c'est surtout Jet Li qui stupéfie par la force et la richesse de
son jeu, par sa présence envahissante. Laissant de côté ses compétences d'artiste martial, qui s'expriment
tout de même le temps d'une ou deux scènes, l'acteur endosse son costume de
militaire avec une étonnante humilité et se révèle méconnaissable. Après Le Maître d'Armes, Jet
Li continue de se faire une nouvelle crédibilité en tant que comédien.


Le mieux, c'est qu'en dépit de la
place de choix accordée à l'évolution des personnages, The Warlords ne
connaît aucune baisse de régime et profite des séquences d'action pour en
mettre plein la vue. Là encore, et en dépit de la présence de Ching Siu-Tung au
générique, Chan évacue d'emblée l'esthétique du ballet si caractéristique des
fresques épiques chinoises et opte pour une approche plus réaliste.
On se souviendra longtemps de ces visions chaotiques, presque poétiques, des soldats marchant sur des
amoncellements interminables de cadavres. Aussi brutale que mouvementée, la
bataille qui survient vers le tiers du film s'avère tout simplement époustouflante
et révèle une maîtrise du cadre et du mouvement impressionnante, au point que
l'on peut suivre pas à pas la tactique respective de chaque armée en présence. Dans
un désordre maîtrisé, les coups de feu tonnent, les chevaux s'effondrent, les
sabres transpercent les combattants, les corps valsent voire explosent
littéralement (guetter le coup de canon à bout portant sur un soldat). Cette
scène dantesque est traversée d'une intensité dramatique qui va crescendo pour
atteindre une véritable hystérie guerrière se reflétant dans les regards
possédés de Jet Li, Andy Lau et Takeshi Kaneshiro. Et si l'on reprochera l'emploi
ponctuel d'une partition musicale lorgnant d'un peu trop près vers celle de Gladiator,
Peter Chan prouve au passage qu'il est encore possible, même après le Seigneur
des Anneaux, de mettre en scène une bataille d'envergure sans pour autant
plagier Peter Jackson - son confrère russe Sergei Bordrov, auteur du récent Mongol,
devrait franchement en prendre de la graine.
Les réactions dans les forums FilmsActu
J'ai hâte de voir ce film avec trois acteurs que j'apprécie tout particulièrement...
Films
Film / Les Seigneurs de la Guerreréalisé par Peter Chan
année de production : 2007 sortie en salles : 13 Août 2008 durée : 2h07
Fiche complète / Lire la critique
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