Macadam à deux voies
DVD / Test Zone 2 / le 06/02/2008, 18h14
Par Sabrina Piazzi
A la fin des années 60, aux Etats-Unis, le road-movie prend
son envol avec la sortie du film de Dennis Hopper, Easy Rider en 1969. Suivront
Point limite zéro de Richard C. Sarafian en 1971 et Macadam à deux voies la
même année par Monte Hellman. C'est l'époque des grands chamboulements, la guerre
du Vietnam a traumatisé l'Amérique, la révolution sexuelle bat son plein, les
mœurs et les actes changent et se libèrent. Il y a eu Woodstock en 69 et
l'affaire Charles Manson. Macadam à deux voies se situe donc à une époque
charnière de l'histoire de l'Amérique faite de bouleversements et de
changements profonds. Le cinéma aussi se renouvèle avec la naissance du Nouvel
Hollywood et l'émergence de jeunes réalisateurs (un peu comme la Nouvelle Vague
à la fin des années 50 en France) : Coppola, Scorsese, Lucas, Spielberg.
Celui qui fait déjà figure d'outsider
du cinéma américain est Monte Hellman qui réalise avec Macadam à deux voies un
road-movie mystique et mélancolique. Si Easy Rider était un film sex, drug and
rock n'roll, celui-ci se distingue par son absence totale de violence, de sexe
et de substances illicites d'aucune sorte.
Deux types qui n'ont ni passé ni patronyme et qui répondent
uniquement aux surnoms de mécano et de conducteur participent à des courses de
voiture avant de tailler la route en direction de l'ouest à bord de leur rutilante
Chevy 55 grise. Au cours de leur périple, ils rencontrent une jeune hippie mystérieuse
(The girl) qui s'adjoint au voyage. Lorsque leur chemin croise celui du
conducteur de la G.T.O (Warren Oates, un habitué de Monte Hellman), ils lui
proposent un marché : le premier d'entre eux qui rejoint Washington gagne
la voiture de l'autre...
Dans ce film, le spectateur fait partie intégrante du voyage
en même temps qu'il a constamment l'impression de faire irruption au cœur d'une
histoire déjà bien entamée. Durant 1h38 de film, on ne saura strictement rien
des personnages, de leur vie et du but de ce voyage. Car c'est bien là l'enjeu de
Macadam à deux voies, filmer des tranches de vie au quotidien et des personnages
qui avancent dans la seule idée du voyage, sans réel point de mire. Pour Monte
Hellman, le voyage fait partie de la vie et le road-movie est ainsi le genre
cinématographique idéal pour en témoigner. Ne cherchez pas de trame
narrative dans Macadam à deux voies, il n'y en a pas, et les personnages n'évolueront
pas en ce sens qu'ils n'opèreront pas de changement entre le début et la
conclusion du film. Une conception pessimiste certes, mais qui donne toute sa beauté au
film. Les deux personnages principaux (remarquables James Taylor et Dennis
Wilson -tous deux issus de la musique, ils faisaient leurs premiers pas au
cinéma-) ont un réel problème de communication, ils sont peu bavards et quand
ils brisent le silence c'est pour parler uniquement bagnoles et mécanique. En cela, ils
prennent la réalité américaine à contre-pied car rien des évènements qui ont
bouleversé l'Amérique de ces années-là ne vient s'interférer dans cette
histoire. Ils se situent pleinement entre la contre-culture des années 70 et en
même temps rien dans leur personnalité ne dessine un caractère contestataire et provocateur.
La fille (sublime Laurie Bird) est sans doute le seul personnage véritablement
rebelle du film. Puis il y a GTO, au volant d'une voiture sportive dernier cri,
qui n'a plus d'attaches et qui affabule pas mal à mesure des passagers qu'il
rencontre et prend en auto-stop.
Macadam à deux voies est devenu pour de nombreux cinéphiles
un objet de fascination et le mythe autour de ce film s'est construit avec le
temps. Pourtant ce n'est pas tant l'histoire qui nous captive mais la splendeur
des paysages américains, les routes longilignes
à n'en plus finir, là où il nous plait de nous égarer. Monte Hellman a toujours
défendu cette idée du voyage et s'y est longtemps perdu, devenant en quelque
sorte un artiste maudit et incompris. Complètement saboté par Universal, qui
produisit le film, Macadam à deux voies sera invisible durant de nombreuses
années. Après une ressortie salle en juin 2005, l'éditeur dvd Carlotta rectifie
aujourd'hui le tir en poursuivant son hommage à Monte Hellman (après l'édition
du splendide coffret réunissant ses deux westerns co-produits par Jack
Nicholson, The Shooting et L'Ouragan de la vengeance, et Cockfighter) et proposant
Macadam à deux voies dans un master tout neuf et entièrement approuvé par
Hellman. Indispensable on vous dit !
DVD 1
Commentaire audio de Monte Hellman et du producteur associé Gary Kurtz (vostf)
Quel plaisir ! Ce commentaire fera le bonheur de tous les aficionados du cinéaste peu avare en anecdotes diverses et variées. Agé de 75 ans, Monte Hellman n'a rien oublié et semble même avoir terminé le tournage de Macadam à deux voies il y a peu de temps. Energique et passionnant, Hellman et Gary Kurtz explorent à la fois la technique et la thématique du film où l'amitié et le respect de l'un envers l'autre ne laissent pas de doute. Il est amusant de noter qu'Universal a d'emblée critiqué Hellman qui détournait le logo du studio en y ajoutant des bruits de moteur, chose qui aujourd'hui se répand souvent. On y apprend que le montage original durait 3h30 et que toutes les scènes coupées ont été détruites par le studio. Chose impensable et d'autant plus frustrante qu'Hellman aurait souhaité les présenter aujourd'hui et les commenter également pour la sortie dvd ! Le cinéaste et son associé relatent le parcours du combattant effectué afin de sortir le film en vidéo. Universal ne désirait pas le sortir en vhs au début des années 80 et c'est grâce à la pression et à l'alliance de vidéos-clubs ainsi que de milliers de pétitions lancées à travers le monde que Macadam à deux voies connaîtra une seconde vie. L'élément majeur à régler ayant été d'obtenir les droits musicaux de quelques titres entendus dans le film dont un extrait des Doors obtenu grâce à Jim Morrison en personne qui avait adoré le film.
Monte Hellman évoque le nouvel étalonnage et le transfert qu'il a lui-même supervisé durant les quelques semaines précédent ce commentaire. Un travail de longue haleine afin de retrouver la même richesse des couleurs d'origine. Macadam à deux voies a été tourné grâce au procédé Techniscope, semblable au Cinémascope mais plus économique en bobines utilisées.
De nombreux propos de Monte Hellman et de Gary Kurtz feront irrémédiablement redondance avec le documentaire disponible sur le second dvd « On the road again : Retour sur Macadam à deux voies » comme l'évocation de l'origine du scénario, son écriture, le choix du casting et les auditions, les repérages, la préparation de la Chevrolet 55 et de la Pontiac GTO 70, les problèmes d'éclairages pour les scènes de nuit, les angles nécessaires pour les prises de vue en voiture et ses rapports avec les acteurs...
Le plaisir qu'éprouvent les deux hommes à discuter du film est contagieux pour le spectateur toujours avide d'en savoir plus. De ce fait, ce commentaire est hautement recommandé pour tous les amoureux de ce courant cinématographique que fut le Nouvel Hollywood.
Le premier disque offre également la bande-annonce d'époque (3min57) en vostf restaurée et la bande-annonce 2005 effectuée pour la ressortie salle française en juin.
DVD 2
Le paradoxe Monte Hellman (25min50)
Entretien avec Jean-Baptiste Thoret.
Pour ceux qui s'en souviennent, Carlotta avait déjà fait appel au critique et journaliste de cinéma Jean-Baptiste Thoret pour animer les suppléments de A bout portant (sorti dans les bacs le 21 novembre 2007, lire notre test ici) de Don Siegel. Thoret est véritablement l'homme de la situation et se devait de figurer dans les bonus de Macadam à deux voies tant il regorge de connaissances et d'anecdotes sur cette période cinématographique appelée Nouvel Hollywood située entre la fin des années 60 avec la sortie d'Easy Rider de Dennis Hopper et les prémices des années 80 et la débâcle financière et artistique que fut La Porte du paradis de Michael Cimino. L'intervenant revient essentiellement sur la carrière en dent de scie de Monte Hellman, cinéaste toujours en activité qui traîne aujourd'hui encore en lui l'étiquette d'artiste maudit. Pourquoi ? L'histoire est longue mais passionnante. Hellman est issu du théâtre mais il va rapidement se passionner pour le cinéma par le biais du cinéaste et producteur américain Roger Corman. Les deux hommes collaboreront ensemble sur plusieurs films. A côté de ça, Monte Hellman va contribuer à retoucher les scénarios des autres en devenant script-doctor. S'ensuit une longue et fidèle collaboration avec l'acteur Jack Nicholson, qui écrit, produit et joue dans ses deux westerns, L'Ouragan de la vengeance (1965) et The Shooting (1967), qui adoptent le contre-point du western classique et sont certainement plus européens dans leur traitement que n'importe quel autre western de l'époque. Si Corman n'aime pas ces deux films, la critique française et européenne saura les apprécier et la carrière de Monte Hellman naitra véritablement de ce paradoxe. Car l'originalité de son oeuvre, selon Jean-Baptiste Thoret, réside dans cette dissonance entre d'une part un attachement lié à la culture américaine, et d'autre part une passion d'autant plus forte pour la culture européenne et notamment Samuel Beckett.
Thoret en arrive ensuite à parler de la genèse de Macadam à deux voies, produit et finalement massacré par Universal, dont les dirigeants ne comprirent rien au film et qui en saccageront la sortie en n'y allouant aucun espace publicitaire. Le film sortira à New York dans l'obscurité la plus totale le 7 juillet 1971.
Pour tout savoir sur la conception de Macadam à deux voies, cet entretien avec un passionné et grand connaisseur de l'œuvre de Monte Hellman, est indispensable. Fort heureusement, la discussion se poursuit dans le supplément suivant.
Point mort ! (26min40)
Suite de l'entretien avec Jean-Baptiste Thoret qui livre cette fois-ci un commentaire personnel autour du film et de ses grands thèmes.
L'intervenant replace cette fois-ci le film dans son contexte et plus précisément l'émergence de la contre-culture américaine marquée entre autre par le traumatisme de la Guerre au Vietnam et le mouvement hippie. Ce qu'on désigne par le terme de Nouvel Hollywood qui vit jaillir une floppée de jeunes réalisateurs novateurs à la toute fin des années 60 fut, pour citer les propos de Jean-Baptiste Thoret, un moment de grâce absolu dans le cinéma américain. Et Monte Hellman fera partie de cette mouvance en réalisant le road-movie Macadam à deux voies qui prend à rebrousse-poil les codes du genre. De ce point de vue là, Easy Rider, autre grand film marquant du genre, et Two-Lane Blacktop se différencient. La violence et les drogues présents dans le premier sont inexistants dans le second et le film de Monte Hellman adopte un mode atone durant tout le film. Thoret analyse longuement chaque personnage, de James Taylor à Warren Oates, en passant par Harry Dean Stanton, qui joue un passager homosexuel, et décortique les grandes séquences du film. L'entretien se conclut sur l'évocation de l'influence de Monte Hellman aujourd'hui, qui est bien plus grande qu'on ne le pense : de Gus Van Sant à Jean-François Stévenin, l'univers du cinéaste se perpétue présentement dans leurs films.
On the road again : retour sur Macadam à deux voies (42min50)
Ceci est un document exclusif puisqu'il permet de revoir le réalisateur mythique Monte Hellman en 2007. L'homme n'a rien du cinéaste aigri ou amer, au contraire il nous est éminemment drôle et sympathique et revient avec plaisir sur l'aventure Macadam à deux voies en y portant un regard juste et sincère. Plusieurs caméras embarquent dans un 4/4 avec à son bord Monte Hellman donc et cinq de ses étudiants de la fac de cinéma de Cal Arts en Californie. L'idée est de se rendre 37 ans après sur les lieux du tournage de Two-Lane Blacktop, en recréant le même itinéraire que les protagonistes du film, d'ouest en est, en partant de la Californie et en passant par l'Arizona, le Nouveau-Mexique, le Texas, l'Oklahoma, l'Arkansas et le Tennessee. L'intégralité du documentaire ne nous est pas ici proposée mais les nombreuses images du cinéaste capté par plusieurs caméra DV (tenues par les élèves) permettent de nous satisfaire pleinement et l'idée en soi est intéressante et originale. On regrettera toutefois qu'il n'y ait pas plus d'images des paysages et du périple emprunté par l'équipe, le documentaire « se réduisant » aux propos de Monte Hellman et aux nombreuses questions de ses élèves. Une fois encore, la mémoire de Monte Hellman ne faiblit jamais et le réalisateur revient sur les moindres détails de cette aventure singulière. Des cachets des acteurs aux répétitions, en passant par les procédés techniques utilisés et ses scènes préférées, rien n'est passé à la trappe et Hellman évoque chaque stade de la production du film. En écoutant ses propos, on devine aisément que s'il devait réaliser aujourd'hui Macadam à deux voies, il le referait de la même manière, en totale liberté sans influence d'aucune sorte. Le réalisateur ne regrette rien et maintient qu'il est allé au bout de son idée. Monte Hellman incarne le non-conformisme et l'indépendance artistique d'un cinéma américain aujourd'hui trop esclave de la réussite financière.
Monte Hellman
La fille de Monte Hellman...
...fait une apparition dans le film. Ici sur la banquette arrière.
EN BONUS : Carlotta offre un superbe livret de 40 pages avec une dédicace de Monte Hellman, la chronologie du film, 16 raisons d'aimer le film par Richard Linklater, des biographies, un plan, et de superbes clichés Noir & Blanc pris au moment du tournage et appartenant à Hellman. Que du bonheur !